Un Sub24 de légende

Merci à Daniel pour ce fantastique récit:

« In memoriam Tom Simpson »  

Nous n’étions que deux à oser répondre au défi un peu foldingue renouvelé cette année par Charles et Erick : gravir le Géant sous les étoiles et, tout là-haut, assister au lever du soleil sur la Provence ! Les autres n’ont pas pu, « ils avaient poney » !

Pourtant ! Déjà en 1336, le poète humaniste italien Pétrarque, ayant réalisé l’ascension après une déception amoureuse,  retrouvait le moral au sommet en y admirant ce panorama extraordinaire (ce sommet était alors certainement encore enneigé vu que l’Europe est au début du petit âge glaciaire).

En 1598, en pleine épidémie de peste, Thomas Platter le jeune, bâlois venu faire ses études à Montpellier, se lance dans l’aventure et arrive au sommet à deux heures du matin.[1]

Plus tard, au XIX siècle, Frédéric Mistral entreprendra l’expédition de nuit, un jour de septembre, pour assister au lever du soleil au sommet. « Nous vîmes le soleil surgir, tel un superbe roi de gloire, entre les cimes éblouissantes des Alpes couvertes de neige » relata-t-il.

Ce samedi 23 juin 2018 donc,  Sophie est venue surtout pour roder son nouveau destrier,  une randonneuse certes efficace, endurante et à l’assise confortable, en préparation d’une aventure au long cours  bien plus ambitieuse[2]. Mais chut ! Il faut attendre 2019 !

Daniel, avec son VTC à tout faire est là aussi : il ne joue pas la carte de l’aérodynamisme, ni même du poids ou de la fougue juvénile. « Mince ça frotte à l’avant, j’aurais dû changer les plaquettes », constatera-t-il au km 10 !  « Bah, si ça grimpe trop, je pourrai toujours faire demi-tour, on a toute la nuit devant nous », se dit-il…

Résumons ce col mythique : c’est depuis Bédoin que l’ascension est la plus emblématique : 22,7  km, pente moyenne 7,5 % pente maximale 10,8 %. Certes la nuit est un atout, il fait moins chaud ; par contre au niveau vent, c’est pas mieux…

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Partis d’Avignon, Charles Erick et Sophie ont rejoint Daniel, parti un peu plus tôt, à Pernes-les- Fontaines.  Arrivés à Bédoin, il était déjà minuit et nous avions parcouru 41 km avec ce sommet obsédant en ligne de mire sous la lune. C’est autour de la fontaine que Sophie a douté : était-ce bien le moment ? La selle était-elle à la bonne hauteur ? Pourrait-elle trouver ses repères et assurer la cadence ? Car la bicyclette c’est comme la vie, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre ! (Hein Albert ?)

Charles et Erick étaient bien plus confiants : eux pourraient probablement même oser ce défi qui consiste à escalader le Ventoux un minimum de 5 fois (Master), 3 ou 4 fois (Expert),  2 fois (Challenger) en 24 heures[3]

Tout va bien : l’ascension débute en pente douce à travers les vergers pendant 6 km. Mais passée l’épingle du Saint-Estève la rupture est nette : on entre dans la forêt avec 9,4 km à 9,3 % de moyenne avant de parvenir au chalet Reynard. Un moment inoubliable : la voie lactée, quelques bruits d’oiseaux nocturnes, un sentiment de plénitude comme seul le Sub24 le permet.

C’est alors que Sophie pose pied à terre et décide de passer la nuit dans un taillis. Mais est-ce de savoir qu’un loup a été abattu (illégalement) en 2012 sur le territoire de la commune ? Elle rebroussera chemin, préférant bivouaquer sur le terrain de boules de Bédoin et nous retrouver au petit-déjeuner.

À partir de ce chalet, il reste plus de 6 km dans un paysage minéral. La pente est moins forte mais le vent souffle de face.

Au km 20, nous passons devant la stèle dédiée à Tom Simpson, décédé au cours de la 13ème étape du Tour de France le 13 juillet 1967[4].  Sa mort est-elle due à la privation d’eau (le ravitaillement en course sera autorisé dans les années suivantes), à l’excès d’amphétamines ou au cognac offert par les spectateurs ?  La stèle est recouverte de gourdes offertes par les milliers de cyclotouristes qui passent par là chaque année.

A partir du col des Tempêtes, un des passages les plus durs du Ventoux, la partie finale est très difficile, c’est trop ! Daniel met pied à terre et continue tranquillement le vélo à la main pour profiter encore davantage de la voûte céleste. Charles et Erick sont arrivés mais trop tôt. Ils doivent attendre : le soleil n’est pas encore au rendez-vous.

Le lever du soleil au sommet du Ventoux est un instant de grâce qui devrait être partagé par le plus grand nombre, à pied, en vélo (ou en patinette ? ! probablement impossible), et même offert par l’assurance maladie. A l’ouest, l’ombre immense de la montagne sur la plaine nous rend coi.

 

Cliquez sur les photos ci-dessus pour profiter du plein-écran

Mélanie, une randonneuse pédestre solitaire, qui a passé la nuit dans une cabane, nous rejoint et nous fait partager le souvenir de son frère Yann, mort trois mois auparavant dans une avalanche. Une vive émotion nous étreint. Elle écrira dans son journal « …et grâce à Yann…je suis tombée sur 3 cyclistes tout aussi fous que moi semble t-il, partis à minuit d’Avignon pour venir voir le lever du soleil sur le sommet à 5 heures du mat, et grâce à qui j’ai pu immortaliser ce moment magique et particulièrement émouvant pour moi (là j’ai pleuré j’avoue) : le lever du soleil ».

Puis c’est la descente : 22 km sans arrêt au rythme de chacun.  Dans la plaine,  nous croisons les premiers cyclotouristes en lycra qui bichonnent leur vélo de carbone. La journée sera belle. Charles poursuit jusqu’à Montpellier.

[1]Emmanuel Le Roy Ladurie et Francine-Dominique Liechtenhan, « L’Europe de Thomas Platter (1599-1600) ». Fayard (2006) et http://gallica.bnf.fr

[2]Depuis  1854, le voyage au long cours est défini par la loi française comme un voyage allant, à partir de la France,  au-delà de la latitude 30 vers le sud, de la longitude 15 vers l’ouest, de la longitude 44 vers l’est par rapport au méridien de Paris…

[3]Le record est de 11 pour les hommes et de 8 pour les femmes (une seule en fait!)

[4]https://www.youtube.com/watch?v=9wFr1mbW-2I

 

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