A bout de souffle

Les caravanes longent la route des deux côtés à perte de vue. La pente est de 10%. Il est vers minuit. J’entame ma cinquième bière. Ou est-ce la sixième ? En tout cas, elles m’ont été gentiment offertes par un coq et un pingouin. Le pingouin fait le DJ. Tous les classiques de la musique festive y passent. Et d’un coup, il se lève et le plus sérieusement du monde se lance dans sa danse du pingouin. Normal. Nous sommes sur le Mont Ventoux une veille d’étape du Tour de France. Le Sub24 rentre dans une nouvelle dimension.

Ça avait pourtant commencé de manière beaucoup plus civilisée. La veille au matin, Patrick, Florian et moi partons du village d’Aigues-Vives dès 8h. La nuit fut courte après les fantastiques Estivales de Sommières la veille au soir, où on a bouffé des tapas, dégusté du vin, et écouté Zuza jusqu’à pas d’heure.

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Le temps est couvert et pas trop chaud. Idéal pour le vélo. Florian connaît mal la région. On fait donc la route touristique. Nîmes (avec café devant les Arènes) Beaucaire, Tarascon (picnic devant la statue de Tartarin) , St-Rémy-de-Provence (Perrier tranche car il commence à faire chaud en fait), Cavaillon (bière devant l’arrivée de l’étape du jour dans un pub Anglais). La vie est belle. Mais le plus dur reste à faire. Deux côtes à franchir pour finir la journée de 130kms. La côte de Gordes (toujours aussi magnifique) et celle des trois thermes. Le jour de l’étape du Ventoux, les coureurs emprunteront les deux, classées respectivement en 4ème et 3ème catégories. Tout ça pour vous dire qu’on en chie. Nous sommes à 30kms du pied du Ventoux et il est 21h. Bivouac. La soirée est magnifique.

Mais la nuit, les ennuis commencent. Florian, dans son hamac, découvre le Mistral. Il le résume parfaitement au matin: « Mais c’est dingue ce vent, c’est hyper irrégulier!! ». Nous ne savons pas encore à quel point ce vent va définir le reste de notre séjour.

Le lendemain, rendez-vous vers midi à Bédoin, le village où commence l’ascension, avec Erick, Franck et Nicolas qui ont pris le train jusqu’à Carpentras. Enfin, le bus en fait. Vive la SNCF.

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Le mistral augmente. La boule au ventre aussi. Certains parce qu’ils savent ce qui les attend. D’autres parce qu’ils ne le savent pas. Et puis comme nos vélos ne sont pas déjà assez chargés comme ça, on achète 3 bouteilles de vin.

Et sur le coup de 14h, on est parti. Jusqu’au virage de St-Estève, la pente est douce et le vent dans le dos. Jusqu’ici tout va bien. On décide de tous faire notre montée à notre rythme et de se retrouver à un point de bivouac pré-défini. Erick file vers le sommet en 1h25. Patrick et moi fermons la route. Les milliers de gens déjà en place au bord de la route mettent l’ambiance et aident dans la montée. Un encouragement par ci, une poussette par là, de la musique qui est toujours la bienvenue dans l’effort, sauf peut-être la musique des Hollandais…

De temps en temps, Patrick descend du vélo et pousse. Je me crois fort en restant en selle. 10 minutes plus tard, je me dis que j’ai bien mérité une pause pour l’attendre. Ah oui sauf qu’il est à 20m de moi, toujours à pied. Bon.

Après près de 2h d’efforts, nous arrivons au point de bivouac, 3kms avant Chalet Reynard. On décide de s’installer et de réserver la place en attendant que les autres redescendent. Erick et Franck arrivent, tout fiers de leur performance. Nous sommes abrités dans la forêt mais Erick nous prévient : « Il y a un vent à décorner un buffle là haut ».

Nous laissons nos sacoches et partons à l’attaque du sommet. Les derniers kilomètres avant Chalet Reynard sont vraiment très dur. Puis un petit répit, et laissant le chalet derrière nous pour découvrir le paysage lunaire, on croise Florian et Nicolas qui redescendent. Florian a le temps de me crier: « Super dur, Mistral en pleine poire ».

Il ne ment pas. Le plus on avance, le plus on est à la merci du vent et de ses bourrasques que l’on entend d’abord et ressent ensuite. La route tourne et le vent aussi, on ne sait donc jamais à l’avance de quel côté on va se faire balancer. Le plus dur devient de rester sur le vélo. Les bourrasques de face forcent à pédaler aussi fort que possible pour faire du sur-place. Épique.

En approchant du sommet  ça devient irréel. Il y a de moins en moins de monde. Aucune caravane. Les gens descendent à pied en poussant leur vélo. À 500m de l’arrivée, au bien-nommé Col des Tempêtes, la route tourne à gauche et on est protégé jusqu’au sommet. Ou presque. Dernier virage bien exposé où on voit un cycliste à pied qui tient son vélo en carbone à l’horizontale pour empêcher qu’il s’envole!

Avec Patrick on s’embrasse en haut spontanément car cette montée là se méritait et on sait la difficulté de ce qu’on vient de réaliser. La télé Hollandaise interview un de ses compatriote qui en finit aussi. Et ils m’annoncent la nouvelle. L’étape du lendemain se terminera au Chalet Reynard et non au sommet en raison de ces conditions dantesques. « I can’t believe it » je leurs dis. Le journaliste jette un œil au mec allongé sur la chaussée sur son vélo pour empêcher que celui-ci s’envole. « I can », me répond-il.

Après la séance photo obligatoire, on redescend, à vélo nous. Vive les vélos lourd !! Arrivée au bivouac sous un tonnerre d’applaudissements de la foule en délire (j’exagère peut-être), on s’installe pour un apéro bien mérité et on échange nos récits d’ascension. Le vent est bien moins fort ici mais il fait froid, environ 12°. Heureusement, Erick est bien équipé.

Lucy, qui a garé sa voiture à 15kms de Bédoin vers 18h, monte en vélo et nous rejoint peu avant 21h. Je l’ai rarement vu aussi épuisée ma guerrière de sœur. C’est bien beau de faire des enfants mais ça nuit à l’entraînement !

Erick et Franck, qui franchement n’en ont rien à faire du Tour de France, décident de repartir dès l’aube pour rejoindre Montpellier dans la journée. Ils vont donc se coucher tôt. Patrick aussi car ses jambes sont en grève de toute façon. Et Nicolas, à part être Chilien, n’a pas d’excuses mais va aussi se coucher. Lucy, Florian et moi rejoignons donc Coq et Pingouin. Entre deux danses, ils écrivent au rouleau de peinture le nom de tous les coureurs français. Il leur reste un brin de peinture mais ne savent plus quoi écrire. Un comité de décision se met en place et nous votons à l’unanimité pour « #PINGOUIN ». Sauf que la route n’est pas assez large. #PINGUOU c’est très bien aussi finalement. Ils nous annoncent aussi très fièrement qu’ils ont été interviewés par L’Équipe plus tôt et qu’ils seront dans l’édition du lendemain. À suivre…

Le lendemain, Erick et Franck partent en effet avant 8h. On se retrouve donc à cinq. On se lève doucement. Lucy se demande si elle n’aurait pas envie de continuer un peu la montée à vélo. Après tout, les coureurs n’arriveront pas avant 16h30. Ah oui mais il est où au fait le vélo de Lucy ? Quelques secondes de panique qui malheureusement se transforment en lente réalisation que ce beau vélo avec lequel elle a entre autre fait son Ironman, a été volé dans la nuit. Comme des centaines d’autres, il n’était pas attaché. On l’avait allongé au pied de la rambarde quand même. Il n’était pas si visible et je dormais à la belle étoile à même pas 2m de là. C’est moche. Ça nous met un coup au moral mais Lucy, décidément forte dans la tête, fait quelques recherches, en parle autour de nous, puis rapidement accepte la situation, prend sur elle, et réussi à profiter de la journée quand même. Et nous avec.

L’attente est longue mais agréable. Des centaines de personnes montent à vélo ou à pied. On encourage les gens qui galèrent, les enfants, ou ceux qui ont des sacoches. On voit des cyclistes équipés de vélos rétro parfaits, avec look qui va avec. Deux amis anglais qui montent ce jour là nous livre l’Équipe. On cherche nos amis Coq et Pingouin. Et oui, page 7 ils sont bien là ! L’article parle de l’ambiance sur la montagne en général. Je cite : « On entre dans la forêt communale de Bédoin, connue pour ses forts pourcentages. Mais ici, il n’y a pas que la pente qui est raide. Xavier est un coq. Arnaud se dresse en pingouin ». Il les ont bien taillé ! On va leur montrer et ils demandent une lecture de l’article à voit haute. Surpris du ton moqueur mais finalement très fiers, ils sont tout content qu’on leur offre le précieux journal.Et moi je me dis que c’est pas courant de faire la fête avec deux mecs un soir et d’apprendre leurs prénoms dans l’Équipe le lendemain…

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Alors que les coureurs approchent, un groupe d’anglais de bonne famille et d’un certain âge s’installent à côté de nous. Je leur explique que je n’aime pas trop l’équipe Sky et Chris Froome et que je compte leur mettre un voodoo aujourd’hui armé de mon crâne de chevreuil monté sur un bâton trouvé la veille sur la montagne. « That’s not very nice » me font-ils remarquer.

On écoute l’étape sur une radio. « Chute à l’avant du peloton, 3 Sky sont à terre ». Voodoo… « Geraint Thomas déraille au pire des moments » Voodoo… Tout ça nous amuse bien. Et puis on entend l’hélicoptère, la clameur monte, et les 3 échappés qui se disputent l’étape passent devant nous. Pas longtemps après, on entend à la radio « Attaque de Christopher Froome ». C’est juste devant nous en fait. Quand il passe devant nous à bien 30 km/h, j’agite mon bâton et je crie VOODOO !! Et alors que le reste des coureurs passent au compte-goutte, on écoute attentivement la radio pour savoir ce qu’il se passe plus haut. Et d’un coup: « Incroyable, du jamais vu, Chris Froome est à pied dans le Ventoux, il a perdu son vélo et court !!! ». Euhhhh, merde ça a vraiment marché le voodoo… Je laisse le bâton au crâne de chevreuil là sur l’herbe, il me fait un peu peur du coup.

En fait, tout se termine très vite après le passage des coureurs. On redescend tant bien que mal à vélo entre voitures, caravanes et piétons. Lucy descend à pied et trouve une bonne âme pour la déposer à sa voiture. Florian la rejoint car il a un train à prendre. Nicolas, Patrick et moi allons nous trouver un bivouac à environ 30 kms de là, au calme dans un champ de cerisier. Je suis épuisé mentalement, physiquement et émotionnellement. On se couche tôt.

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Je me réveille aux premiers rayons de soleil vers 6h30. Mes compagnons dorment encore. Je vois que derrière une rangée d’arbres, le Ventoux se dresse majestueusement avec le lever du soleil derrière. Les couleurs sont jaune, rouge, orange, c’est d’une beauté ! Patrick se réveille et vient vers moi pour admirer le spectacle. Puis dit: « On vit dans un drôle de monde ». Il m’apprend ce qui s’est passé à Nice la veille, l’horreur du camion terroriste, la boucherie. Le contraste est saisissant.

Pour le coup, lui aussi prend sur lui. Il ne paraît pas plus marqué que ça. Ce n’est que plus tard dans la matinée qu’il nous annonce qu’il vient seulement d’apprendre que la famille qu’il a à Nice est saine et sauve.

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Et le vent dans tout ça? Toujours aussi dingue, surtout au moment du picnic.

Mais on se régale quand même sur les magnifiques petites routes de Provence.

Arrivés à Beaucaire, Patrick décide de nous emmener jusqu’à Aigues-Mortes en suivant le canal du Rhône à Sète. Très rectiligne et par moment bien cabossé, c’est néanmoins magique de traverser la Camargue sans croiser de voitures en pleine verdure. A conseiller.

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La journée est chaude à l’abri du vent et on commence à fatiguer. Lors d’une bière bien méritée à Aigues-Mortes, nous hésitons presque à rentrer directement à Montpellier. Mais une fois que Patrick nous mène à la halte fluviale aux portes du Vidourle, le coin est trop beau pour ne pas fêter cette fin de séjour comme il se doit devant un coucher de soleil digne d’une peinture impressionniste. Et un dernier bivouac.

La camaraderie est au rendez-vous et c’est encore une fois ce qui ressort de ce Sub24 (Sur24) dans l’ensemble. Merci à tous pour cette sortie que je n’oublierai jamais. Et coucou à Coq et Pingouin si par hasard ils nous lisent!

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Photos: Charles, Patrick, Florian, Nicolas, Lucy

Publié dans Rapport de sortie